La publication en libre accès, la bioéthique et le bilinguisme

Bryn Williams Jones explique comment il essaie de motiver une différence positive en bioéthique au Canada en promouvant l’érudition et le bilinguisme, et en contribuant à la formation de la prochaine génération de bio-éthiciens canadiens

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À présent membre « établi », si ce n’est membre « senior », de la communauté canadienne de bioéthique, j’ai eu l’occasion de participer et d’assister au développement de la bioéthique au Canada au cours des 20 dernières années.

Cette expérience m’a parfois rempli d’espoir, d’autres fois désabusé et quelquefois tout simplement désintéressé. Mais invariablement je redeviens plein d’espoir, ce qui est probablement dû à ma personnalité puisque je suis un incorrigible enthousiaste. Depuis que je suis devenu professeur en bioéthique, j’ai eu le privilège d’enseigner à et d’encadrer de nombreux étudiants de maîtrise et de doctorat. Leur enthousiasme et leur énergie sont une source constante d’inspiration qui nourrit mon désir de construire, d’innover et d’essayer de faire une différence durable dans la bioéthique canadienne. Je veux ici partager une expérience personnelle qui, comme tant d’autres dans ma carrière, a commencé à cause d’un sentiment d’énervement au sujet de choses qui ne fonctionnaient pas et qui, je le savais, pouvaient être bien mieux faites.

Publication de contenu canadien

Depuis de nombreuses années, je me suis plaint auprès de collègues de la difficulté de publier du contenu canadien dans des revues scientifiques américaines ou internationales. Les refus étaient souvent accompagnés de réponses telles que « C’est un travail intéressant, mais beaucoup trop régional » ou « Ça ne parle pas de la législation américaine, nos lecteurs ne s’y intéresseront pas; pouvez-vous rendre votre article plus général? » Mais les histoires que je voulais raconter ne portaient pas sur les États-Unis ni sur des contextes internationaux, même si les idées pouvaient clairement être étendues au-delà des frontières du Canada. Donc j’ai ajouté des généralisations à l’introduction et à la conclusion de mes articles, j’ai souvent parlé du « Canada comme une étude de cas », mais c’était invariablement instrumental. Certes, cela a aidé à atteindre un lectorat international, mais que faire si les gens que je voulais atteindre étaient juste à côté, ou dans une province voisine? Le problème était qu’il n’y avait pas de revue scientifique en bioéthique dédiée ou, à tout le moins, intéressée par la publication de contenu explicitement canadien. Il est vrai que nous sommes une petite communauté qui n’a pas la masse critique pour soutenir une revue scientifique traditionnelle, mais ayant grandi avec l’essor fulgurant d’internet et de ses possibilités, j’étais convaincu que d’autres modèles étaient accessibles et envisageables.

800px-Canadian_Duality_Flag_svgEn tant que Canadien bilingue (parlant français et anglais), je sais que j’ai l’avantage de pouvoir enjamber le fossé linguistique qui, depuis si longtemps, sépare les communautés francophones et anglophones de bioéthique. Malgré les efforts et la bonne volonté de la Société canadienne de bioéthique à accepter des présentations en français lors de ses conférences annuelles et à payer la fort couteuse traduction simultanée, il reste un fossé qui empêche le partage de la recherche et la diffusion des idées, principalement du français vers l’anglais. J’ai pris l’habitude d’encourager, de persuader et d’amadouer tous les étudiants des cycles supérieurs dans mon programme à présenter en anglais à toute conférence se déroulant à l’extérieur du Québec, le but étant de partager leurs idées et non de livrer de vieilles batailles linguistiques, ce qui veut dire présenter en anglais. Malgré leur hésitation à se ridiculiser en public – ils ont toujours la crainte (non fondée) que leur accent et leur vocabulaire soient sources de ridicule –, les étudiants francophones font l’effort parce qu’ils savent l’importance que cela revêt et que, au final, les résultats justifient toujours leur effort. Toutefois, il y a une grande différence entre donner une conférence de 20 minutes en anglais et la rédaction d’un article scientifique en anglais; le frein à publier dans une langue autre que notre langue maternelle est important. Cependant, l’autre alternative est la publication dans des revues francophones – dont il n’existe qu’une poignée, et principalement européennes – ce qui garantit presque à coup sûr que les idées ne se diffuseront pas dans la communauté anglophone de bioéthique. Cette dernière ne lisant majoritairement pas le français, cette pratique de publication est donc inefficace et renforce la ghettoïsation de la bioéthique en français.

Que faire?

« Construisez-le et ils viendront »?

En 2012, avec un petit groupe intrépide d’étudiants de cycles supérieurs de l’Université de Montréal, j’ai aidé à lancer une nouvelle revue bilingue de bioéthique, BioéthiqueOnline. Cette entreprise était motivée en grande partie par ma compréhension de la difficulté et de l’importance de publier du contenu canadien, ainsi que de la nécessité de combler le fossé linguistique. Ainsi, nous avons créé une revue dans le but de combler une lacune importante dans les communautés canadiennes universitaires et professionnelles de bioéthique, soit de créer un espace pour la publication de contenus innovants, y compris ceux à vocation régionale ou nationale, dans l’une des deux langues officielles du Canada et avec des résumés bilingues (Williams-Jones 2012).

Pour éviter d’avoir l’air « trop local » ou d’être un revue de « second ordre », nous avons visé haut et avons créé un processus rigoureux de révision des manuscrits, égal à celui des revues scientifiques bien établies. Après une expérience mitigée, voire « ratée », avec une plate-forme sans évaluation par les pairs – nous avions essayé de lancer un système interactif avec commentaires et discussions de la part de la communauté, mais nous avons seulement reçu du pourriel – la revue a évolué vers un système avec révision par les pairs pour les articles. Cette décision était motivée en partie par la crédibilité que ce statut apporterait à notre revue. Nous nous sommes rendu compte que c’était essentiel à la construction d’un vaste lectorat et à l’attraction de soumissions, mais également parce que nous avons compris que le soutien financier était invariablement lié à ce type de revue : « sans évaluation par les pairs = pas de subventions » (Williams-Jones, et al. 2012).

Toutefois, ce qui rend BioéthiqueOnline si différent, et je dirais innovant, est notre philosophie de mentorat et notre accent sur la transparence.

1. Au lieu de mettre la barre extrêmement élevée pour la publication et donc de discriminer les jeunes chercheurs (étudiants, postdoctorants, nouveaux professeurs, professionnels) ou ceux qui n’écrivent pas dans leur langue maternelle, nous avons fait le choix délibéré de guider les auteurs qui peuvent être peu familiers avec la publication scientifique. Ainsi, quand nous recevons un manuscrit à fort potentiel, mais qui n’est pas encore prêt pour la publication, les éditeurs investissent beaucoup de temps et d’énergie à fournir une rétroaction détaillée afin d’aider le ou les auteur(s) à améliorer son (leur) manuscrit.

2. Nous avons opté pour une évaluation entièrement transparente (c.-à-d. non aveugle) avec examen par les pairs. Au motif que la transparence est la première étape vers l’instauration de la confiance et de la crédibilité dans la recherche universitaire et dans la publication scientifique, les noms des éditeurs et des évaluateurs externes impliqués dans l’évaluation de chaque manuscrit sont présentés aux auteurs au cours du processus d’évaluation et sont également inscrits sur la première page du document publié. Bien que cela ait été la source d’une certaine appréhension initiale de la part des évaluateurs externes, aucun n’a encore refusé d’examiner un manuscrit pour ces raisons et beaucoup ont salué l’ouverture et la rétroaction sur leur contribution.

3. Bien qu’ayant peu ou pas de fonds de fonctionnement, pour des raisons à la fois éthiques et pragmatiques, nous avons opté pour une revue à accès totalement libre et sans frais – c.-à-d. gratuit à lire et à publier – où tous les auteurs conservent l’ensemble des droits sur leur travail. S’inscrivant dans la mouvance du libre accès et dans le contexte de l’évolution du monde de la recherche universitaire et de la publication scientifique, nous avons décidé qu’il devrait y avoir le moins de barrières possible à la diffusion et à l’acquisition des connaissances (Smith et al. 2013). Pragmatiques, nous étions également bien conscients que si nous voulions que les gens lisent les fruits de la recherche en bioéthique en anglais ou en français, et avec un contenu canadien, cela devait dès lors être facilement accessible : libre d’accès et en ligne.

Conclusion

À certains moments, je suis toujours désabusé, voire désintéressé du sort de la bioéthique canadienne, en partie en raison de sa nature souvent local et du clivage linguistique persistant; cela m’a amené, avec d’autres collègues plus seniors que moi, à nous détacher partiellement de la communauté canadienne de bioéthique et à explorer d’autres horizons dans d’autres domaines de recherche, à notre avantage, mais probablement aussi au détriment de la communauté plus large de la bioéthique au Canada. Pourtant, l’enthousiasme des étudiants avec qui j’ai le privilège de travailler a eu l’effet de me donner un regain d’énergie et à me convaincre qu’il y a des façons intéressantes de faire une différence dans la bioéthique canadienne et dans la communauté en général. Pour ce faire, nous devons simplement mettre de côté notre bagage historique et faire de la recherche intéressante. De toute évidence, l’expérience en développement constant qu’est BioéthiqueOnline ne peut « sauver » la bioéthique canadienne. Cependant, avec cette revue, nous avons créé un lieu novateur et dynamique pour la diffusion rapide de la recherche canadienne et internationale en bioéthique, libre des contraintes des frais de publication ou des barrières linguistiques. Ce faisant, j’espère que nous pouvons encourager les individus, les groupes et les communautés qui s’intéressent et se consacrent à mener des recherches innovantes sur la bioéthique, à collaborer à travers les frontières (linguistiques, géographiques et idéologiques) et à partager des histoires qui sont d’intérêt pour les communautés canadiennes et internationales de bioéthique.

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Bryn Williams-Jones, PhD, Professeur agrégé et directeur des Programmes de bioéthique, Département de médecine sociale et préventive, École de santé publique de l’Université de Montréal

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